Cadre conceptuel I – La prise de parole

Dans cette première série portant sur les modalités qui entourent mon mémoire, je souhaite vous exposer ici mon cadre conceptuel en trois temps, en commençant par le premier concept mobilisé : la prise de parole.

Mon mémoire est donc structurée autour de trois concepts majeurs qui s’entrecroiseront tout au long de notre réflexion. Dans un premier temps, l’accent sera mis sur le concept de « prise de parole », définit par Michel de Certeau dans son œuvre La prise de parole : pour une nouvelle culture[1]. De Certeau affirme que la « prise de parole » prend la forme d’un refus ; elle dénote une protestation et ne s’exprime qu’en contestation, ayant pour caractère principal de témoigner que du négatif[2]. C’est bien l’attitude adoptée par Fanon dans son étude Les damnés de la terre, dans laquelle il ressort et démontre les nombreuses et profondes tares laissées par le colonialisme dans le contexte de décolonisation en Afrique au XXe siècle. De Certeau mentionne également la dimension du choix dans cette prise de parole, qui selon lui, se prouve provocatrice et révélatrice tout en impliquant et en exigeant un choix[3]. C’est par ce choix que s’entame l’action de contestation à travers le pouvoir de parler et d’agir[4].

Je souhaite aussi référer le lecteur à Arlette Farge, « L’existence méconnue des plus faibles ». Dans son article, Farge démontre la prise de parole des méconnues qui, à l’instar de l’enfermement de leur voix dans la sémiologie journalistique et de la transparence de la manipulation évidente des Chefs d’États, se manifestent unies afin d’éliminer les limites des voix singulières. À travers son concept de « prise de parole », Farge démontre la défense des inopportuns. Par exemple, elle affirme qu’un chômeur est plus qu’un simple chômeur et qu’il un être de passions et d’intelligence ; qu’une femme ne se définie pas que par son sexe, mais aussi par son intelligence et en étant un membre à part entière de la société économique. C’est d’ailleurs ce que Fanon dit lorsqu’il prend parole, il affirme que le prolétaire colonisé est un être avec des droits de libertés inaliénables, et lorsqu’il étudie les femmes algériennes, il prend en compte l’importance de leur rôle socioéconomique dans la société en développement.

Évidemment, aucun bénéfice n’est soulevé de ce colonialisme et une condamnation totale sur toutes ses formes est affirmée par Fanon. Les aspects nés de ce colonialisme dans la nation émergente, qu’ils soient sociaux, culturels, économiques ou politiques, sont démontrés et méprisés par le psychiatre martiniquais. De plus, Fanon examine les troubles et les profondes cicatrices laissées qui ressortent du combat pour la décolonisation et l’indépendance du peuple colonisé, particulièrement celui des Algériens. Il prévoit aussi la situation postcoloniale de l’État-nation africain décolonisé, soit le revers idéologique du parti au pouvoir, qui donne naissance à une forme nouvelle de colonialisme.

La « prise de parole » implique l’action d’un intellectuel et d’un militant, mais sollicite aussi l’opinion publique et l’action de la population à s’impliquer activement dans des enjeux sociopolitiques sur des polémiques précises, à travers un engagement, une pensée critique ou une théorie. Fanon apparaît ainsi comme un militant anticolonial tout en se positionnant en faveur de la liberté. À travers son style d’écrivain engagé, l’implication de Fanon dans sa rédaction raconte non seulement son parcours et son expérience de vie, mais aussi son militantisme, sa véhémence, son opinion critique et sa pensée[5]. À travers ce concept, je vais démontrer comment Fanon se démarque en tant qu’écrivain insurgent et penseur critique postcolonial.


[1] Michel de Certeau, La prise de parole : pour une nouvelle culture, Bruges, Desclée de Brouwer, 1968.

[2] Ibid., p. 27.

[3] Ibid., p. 32.

[4] Arlette Farge, « L’existence méconnue des plus faibles », Études, vol 404, no 1, janv. 2006, p. 35-47.

[5] Daniel Delas, Pierre-Philippe Fraiture et Elsa Geneste, « À propos des Œuvres de Fanon », Études Littéraires Africaines, no 33, 2012, p. 86.

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