Que pouvons-nous dire sur Frantz Fanon aujourd’hui ?
Cette question revient fréquemment, et non sans intérêt pour notre actualité. Depuis la décennie 1990, sa pensée et ses théories sont de nos jours revisitées à travers un regard nouveau. Étudier la pensée de Fanon dans une perspective contemporaine témoigne de sa pertinence à une époque marquée par les luttes de décolonisation en Afrique au milieu du XXe siècle. Aborder la pensée de Fanon, c’est faire renaître la prévenance des désordres laissés par le colonialisme. Son imposant corpus nous est légué, dont le but est de dévoiler toutes les facettes et les tares laissées par le colonialisme et la décolonisation. Cette renaissance intellectuelle sur les écrits de Fanon permet de jeter un regard nouveau sur l’état et l’évolution des politiques, de l’économie, de la culture et du social dans les États-nations décolonisées.
La profonde cicatrice du désordre laissé par la colonisation et la décolonisation se métamorphose dans une forme presque analogue ou identique dans les sociétés autrefois colonisées. Fanon affirme que la communauté décolonisée se définit par sa relation au futur, soit d’une nouvelle forme de vie et d’un rapport neuf à l’humanité[1]. Ériger et constituer les bases de renforcement de ces derniers concepts devient le rôle primordial des intellectuels, qui cherchent également à internationaliser la « question de l’Afrique »[2]. Alors que les jeunes États-nations africains construisent une nouvelle société à la suite de leur émancipation du joug colonial, très peu sont ceux qui se questionnent sur ce que l’on doit en faire et quelles relations ces nations bâtissent avec leurs voisins, mais aussi sur le plan international.
Les premières études sur Fanon et leurs propos
Une première vague d’études biographiques sur Fanon apparait vers la fin des années 1960. Les biographies sur Fanon écrites par des philosophes et de sociologues tels que Renate Zahar en 1969, David Caute en 1970, Peter Geismar en 1971, Irène Gendizer en 1973 et Emmanuel Hansen en 1977, dressent des portraits très pertinents de la vie et des œuvres de Fanon[3]. Durant cette décennie, il est essentiel de « déterrer » Fanon, d’étudier le théoricien méconnu. L’impact des travaux de Zahar et Hansen on permit de reconnaitre l’importance des écrits de Fanon, et ce notamment chez les théoriciens politiques et chercheurs universitaires. Chez Caute, Geismar et Gendzier, la vie de Fanon est racontée comme étant une série d’évènements extraordinaires. En revanche, cette perception sur la vie de Fanon par ses biographes les amène à employer une tendance explicative extraordinaire pour chaque phénomène, qui enkyste la vie de Fanon dans une sorte de mythe. Il est bien surprenant de réaliser que les premières biographies sur Fanon trouvent leur origines dans le monde anglophone et non francophone.
Dans la foulée des premières décennies postcoloniales en Afrique, l’écrivain juif tunisien Albert Memmi publie en 1971 l’une des premières réflexions sur le parcours intellectuel de Frantz Fanon[4]. L’auteur soutient que la « splendeur » des œuvres de Fanon provient de ses échecs. Selon lui, Fanon mature sa pensée à travers ses désenchantements et déceptions alors qu’il se conscientise sur les réalités du racisme ordinaire pendant sa scolarité en France, mais aussi sur la violence durant son expérience médicale en Algérie à soigner les captifs du FLN torturés par les services secrets ou par l’Armée française.
La seconde vague des biographies sur Frantz Fanon apparaissent au début de la décennie 2000. Dans cette lancée, son frère Joby Fanon publie en 2004 et en 2014 deux biographies sur la vie de son parent[5]. Dans celles-ci, l’auteur soutient que les biographies écrites sur la vie de son frère ne rendent pas justice à son parcours ni à ses publications[6]. Ainsi, pour se démarquer des autres biographies sur son frère, il mobilise et exploite de nombreuses correspondances familiales qui permettent d’observer, selon l’auteur, la « vraie » maturation de sa pensée à travers ses confidences intimes sur les impacts que les réalités du racisme, de la violence et de l’aliénation ont comme effet sur sa mentalité[7].
Sa pensée, sa théorie et notre mémoire de recherche
La théorie de Fanon est axée sur la critique du colonialisme et d’une réflexion sur les enjeux de la décolonisation. Sur ce, l’observation entière de ses écrits m’amène à souligner l’existence d’une théorie postcoloniale. Cette idée est d’abord articulée autour d’une critique sans appel et d’une dénonciation de la violence, de l’assimilation et du racisme qui sont au cœur du projet colonial. Partant de ce constat, Fanon souligne et met de l’avant, en prenant l’exemple de l’Algérie, l’idée selon laquelle « l’indigène », écrasé par le poids du colonialisme, se doit de secouer le joug de celui-ci afin de recouvrer sa liberté. Enfin, pour Fanon, la décolonisation et l’indépendance constituent des nouveaux de départs pour l’ancien colonisé, qui se doit de mettre en œuvre les voies et les moyens afin d’exorciser les méfaits du colonialisme. Or, Fanon met en garde contre les dévoiements qui guettent les nouvelles élites postcoloniales africaines et algériennes dans leur projet de « révolution » postcoloniale.
Dans mon mémoire, l’objet de ma recherche est donc d’analyse et d’évaluation dans une perspective critique de la théorie fanonienne !
[1] Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2010, p. 19.
[2]Ibid., p. 28.
[3]Pour les lectures approfondies sur les nombreuses biographies de Fanon, voir Renate Zahar, L’œuvre de Frantz Fanon : colonialisme et aliénation dans l’œuvre de Frantz Fanon, trad. de l’allemand par Roger Dangeville, Paris, Maspero, 1970 ; David Caute, Frantz Fanon, Paris, Seghers, 1970 ; Peter Geismar, Fanon, New York, The Dial Press, 1971 ; Irène L. Gendzier, Frantz Fanon, trad. de l’anglais par Édouard Deliman, Paris, Seuil, 1976 ; Emmanuel Hansen, Frantz Fanon: social and political thought, Columbus, Ohio State University Press, 1977 ; David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2000 ; Pierre Bouvier, Aimé Césaire, Frantz Fanon : Portraits de décolonisés, Paris, Les Belles Lettres, 2010 ; Alice Cherki, Frantz Fanon – Portrait, Paris, Seuil, 2011 et Christian Filostrat, Le dernier jour de Frantz Fanon, Lake Oswego, Char White Legacy Publishers, 2017.
[4] Albert Memmi, « La vie impossible de Frantz Fanon », Esprit, no 406, sept. 1971, p. 248-273. Les écrits de ce militant et penseur anticolonial et postcolonial entrent souvent en conjonction avec ceux de Fanon, dont les écrits ont reçu une réception considérable dans les théories politiques contemporaines, notamment chez les célèbres critiques du colonialisme tel que Edward Saïd, Gayatri Spivak et Homi Bhabha.
[5] Joby Fanon, Frantz Fanon : De la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, Paris, Harmattan, 2004; Joby Fanon, Frantz Fanon, My Brother : Doctor, Playwright, Revolutionary, Londres, Lexington, 2014. Pour les études de sa fille Mireille, voir Mireille Fanon-Mendès-France, Frantz Fanon par les textes de l’époque (Essais), Paris, Les petits matins, 2013 et Mireille Fanon-Mendès-France, Frantz Fanon, Genève, Cetim Suisse, 2013. Dans le contexte de la commémoration du cinquantenaire des indépendances, voir aussi la biographie de Frantz Fanon par Abdelkader Benarab, Frantz Fanon : L’homme de rupture, Paris, Alfabarre, 2010.
[6] Je pense ici notamment aux études de David Macey, Frantz Fanon, une vie. Paris, La Découverte, 2000 et d’Alice Cherki, Frantz Fanon – Portrait. Paris, Seuil, 2011.
[7] Je tiens à préciser ici que les études de Joby Fanon n’entrent pas dans une approche hagiographique. Elles sont surtout intéressantes, car l’auteur soutient que la jeunesse de Fanon en Martinique et ses expériences ultérieures en France durant son doctorat forgent son point de départ comme théoricien anticolonial et observateur de la phénoménologie du racisme.


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